Atelier philo #45 : Simone WEIL, l'attention, se rendre disponible pour la vérité sans vouloir la trouver!
Emissions à écouter pour préparer l'atelier, ou après, ou pas....!
- Nadia TAIBI, "Lire et relire Simone Weil et penser c'est quoi le prestige?" (vidéo 19 min, ici) pour la 1ère partie.
- Olivier REY "Un peu d'attention s'il vous plaît", janvier 2022 à l'IEC (Institut Catholique de Paris) (à écouter ici, en sautant les 10 premières minutes de politesse..., à 18 min il évoque le rapport complexe avec son frère et le rôle de l'attention, à 43 la critique de l'algèbre); au tout début, il joue sur la différence entre naître et renaître; il travaille également le lien entre attente et attention... pour la 3e partie
La quête d'une vérité au delà des apparences :
cultiver l'attention par les mathématiquespour acquérir la rigueur de la pensée
Simone WEIL et son frère : modèle et désespoir du frère surdoué (André WEIL) : dans son Autobiographie spirituelle (Lettre au père Perrin), elle écrit : "À quatorze ans je suis tombée dans un de ces désespoirs sans fond de l'adolescence, et j'ai sérieusement pensé à mourir, à cause de la médiocrité de mes facultés naturelles. Les dons extraordinaires de mon frère, qui a eu une enfance et une jeunesse comparables à celles de Pascal, me forçaient à en avoir conscience. Je ne regrettais pas les succès extérieurs, mais de ne pouvoir espérer aucun accès à ce royaume transcendant où les hommes authentiquement grands sont seuls à entrer et où habite la vérité. J'aimais mieux mourir que de vivre sans elle"... toujours dans la mesure....
Elle poursuit "Après des mois de ténèbres intérieures j'ai eu soudain et pour toujours la certitude que n'importe quel être humain, même si ces facultés naturelles sont presque nulles, pénètre dans ce royaume de la vérité réservée au génie, si seulement il désire la vérité et fait perpétuellement un effort d'attention pour l'atteindre. Il devient ainsi lui aussi un génie, même si faute de talent ce génie ne peut pas être visible à l'extérieur. Plus tard, quand les maux de tête ont fait peser sur le peu de facultés que je possède une paralysie que très vite j'ai supposée probablement définitive, cette même certitude m'a fait persévérer pendant dix ans dans des efforts d'attention que ne soutenait presque aucun espoir de résultats."
Elle décide de faire des exercices de mathématiques tous les jours! On peut penser à PLATON, qui avait fait inscrire sur le fronton de l'Académie "Que nul n'entre ici s'il n'est géomètre", ou à DESCARTES qui s'est exercé pendant dix ans à faire des mathématiques entre le moment où il a décidé d'examiner l'ensemble de toutes ses connaissances
Pourquoi des mathématiques plutôt qu'autre chose? Il s'agit d'éprouver, par la pensée, la nécessité, ici la nécessité logique.
« La principale source de la beauté mathématique est la docilité des êtres mathématiques. Ce qui est résistance à nous n'est pas caprice mais docilité à leur loi. Docilité là où il n'y a nulle force, nulle contrainte. Obéissance. Imiter cette obéissance. » (Cahier XI, p III.326)
C'est l'idée d'"attention" qui est le concept clé. De quoi s'agit-il? « Non pas comprendre des choses nouvelles, mais parvenir à force de patience, d'effort et de méthode à comprendre les vérités évidentes avec tout soi-même. » (Cahier IV, p. II 149) > désir, effort, volonté
"Sous le nom de vérité j'englobais aussi la beauté, la vertu et toute espèce de bien, de sorte qu'il s'agissait pour moi d'une conception du rapport entre la grâce et le désir. La certitude que j'avais reçue, c'était que quand on désire du pain on ne reçoit pas des pierres. Mais en ce temps je n'avais pas lu l'Évangile." Sa conception de la vérité, tout comme celle de Platon, fait d'un le Beau, le Vrai et le Bien.
Il s'agit pour elle de résister au pouvoir de l'imagination et des sensations, de distinguer ce qu'on projette et ce qu'est la réalité. C'est pourquoi elle a mis en exergue de ses "Réflexions sur la liberté et l'oppression" la fameuse citation de SPINOZA : "En ce qui concerne les choses humaines, ne pas rire, ne pas pleurer, ne pas s'indigner, mais comprendre", faisant de l'exigence de lucidité son idéal.
"De la perception ou l'aventure de Protée" (1929) explique cela avec l'exemple d'un enfant qui a peur dans sa chambre.: « Percevoir selon l’imagination, c’est, peut-on dire, penser les objets non selon leur nature, mais selon ce que l’on se trouve être soi-même » (Œ.C., I, p. 314). Reprenant DESCARTES qui écrivait que "nous avons tous été enfants avant que d'être hommes", et que pour cette raison nous possédons encore à l'âge adulte les préjugés que nous avons formés avant d'avoir un esprit critique et qui sont néanmoins notre socle, elle prend l'image d'un enfant qui a peur dans sa chambre : il ne s'agit pas d'allumer et dire qu'il n'y a rien, il faut déconstruire les images, sans les nier.
Nadia TAIBI, qui cite cde texte, se réfère aussi à "De la lecture"' dans lequel SIOmone WEIL fait référence à l'histoire du Vaillant petit tailleur ("j'en ai tué 7"... d'ennemis ou de mouches???)
Pour approfondir, voir aussi par exemple Laurent LAFFORGE, "Simone Weil et la mathématique, Conférence à la Bibliothèque nationale de France, 2009),12p. ici.
L'épreuve du réel :
l'exigence de vérité doit passer par l'expérience vécue
et l'acceptation de la contradiction
Néanmoins, on l'a déjà dit, Simone WEIL se méfiait des systèmes politiques; mais tout autant de tous les grands systèmes de pensée... Nadia TAIBI dit que ce qui caractérise Simone WEIL c'est "le contact avec le réel", c'est pourquoi elle a cherché à penser son temps, et l'a fait en s'engageant.
« Comme la pensée collective ne peut exister comme pensée, elle passe dans les choses (signes, machines...). D'où ce paradoxe : c'est la chose qui pense, et l'homme qui est réduit à l'état de chose. » (Cahiers I, p I.98)
« ARGENT, MACHINISME, ALGÈBRE. Les trois monstres de la civilisation actuelle. Analogie complète. » (Cahier I, p. I.100) trop de distance, algèbre pour calculer sans voir, travailleur peut pas faire attention au produit de do travail, prix recouvre attention aux choses
« Travail moderne : substitution du moyen à la fin. Algèbre moderne : substitution du signe au signifié. » (Cahier I, p. I.94)
« Machine : la méthode se trouve dans la chose, non dans l'esprit. Algèbre : la méthode se trouve dans les signes, non dans l'esprit. » (Cahier I, p. I. 97)
« Ce qui a été une fois compris se reproduit une quantité illimitée de fois. On ne recommence pas à comprendre à chaque fois, parce que c'est inutile, que cela prend du temps, et d'autres raisons encore. Ces applications automatiques conduisent ellesmêmes à du nouveau ; alors on invente sans penser – c'est bien le pire. Dès lors la pensée ellemême – ou plutôt ce qui en tient lieu – devient un outil. »
Lien avec son engagement politique et son expérience de la vie d'usine.
Que nous enseigne le réel? Nadia TAIBI explique que pour WEIL, c'est la contradiction. "La contradiction, c'est ce qui interdit à chacun la possibilité de confondre ce qu'il pense être et ce qui est"... comme Socrate qui fait du "scrupule" (le caillou dans la chaussure, étymologiquement) ce qui nous oblige à nous arrêter et à penser.
"La contradiction est ce dont notre pensée essaie de se débarrasser et ne peut se débarrasser", c'est-à-dire ce qui n'est pas seulement de la pensée, mais l'autre de la pensée : le réel.
L'attention, vertu intellectuelle et morale, besoin de l'âme.
Olivier REY nous invite à comprendre l'attention de façon passive, quelque chose que l'on reçoit par la grâce; il cite Simone WEIL (vers 30 min) : "la volonté n'opère dans l'âme aucun bien".
« Dans les grandes images de la mythologie et du folklore, dans les paraboles de l’Evangile, c’est Dieu qui cherche l’homme. ‘Querens me sedisti lassus’. Nulle part dans l’Evangile il n’est question d’une recherche entreprise par l’homme. L’homme ne fait pas un pas à moins d’être poussé ou bien expressément appelé. »
"Toute ma vie n'a été que l'attente de la vérité", entendue au sens religieux : peut-on l'appliquer à la vérité en général?
"Quoi de plus sot que de raidir les muscles et serrer les mâchoires à propos de vertu, ou de poésie, ou de la solution d’un problème ? L’attention est tout autre chose ?" (La pesanteur et la grâce)
L'attention peut se définir comme un exercice négatif : "Le plus souvent on confond avec l’attention une espèce d’effort musculaire. Si on dit à des élèves : « Maintenant vous allez faire attention », on les voit froncer les sourcils, retenir la respiration, contracter les muscles, Si après deux minutes on leur demande à quoi ils font attention, ils ne peuvent pas répondre. Ils n’ont fait attention à rien. Ils n’ont pas fait attention. Ils ont contracté leurs muscles.
On dépense souvent ce genre d’effort musculaire dans les études. Comme il finit par fatiguer, on a l’impression qu’on a travaillé. C’est une illusion. La fatigue n’a aucun rapport avec le travail. Le travail est l’effort utile, qu’il soit fatigant ou non. Cette espèce d’effort musculaire dans l’étude est tout à fait stérile, même accompli avec bonne intention. Cette bonne intention est alors de celles qui pavent l’enfer. Des études ainsi menées peuvent quelquefois être bonnes scolairement, du point de vue des notes et des examens, mais c’est malgré l’effort et grâce aux dons naturels ; et de telles études sont toujours inutiles.
La volonté, celle qui au besoin fait serrer les dents et supporter la souffrance, est l’arme principale de l’apprenti dans le travail manuel. Mais contrairement à ce que l’on croit d’ordinaire, elle n’a presque aucune place dans l’étude. L’intelligence ne peut être menée que par le désir. Pour qu’il y ait désir, il faut qu’il y ait plaisir et joie. L’intelligence ne grandit et ne porte de fruits que dans la joie. La joie d’apprendre est aussi indispensable aux études que la respiration aux coureurs. Là où elle est absente, il n’y a pas d’étudiants, mais de pauvres caricatures d’apprentis qui au bout de leur apprentissage n’auront même pas de métier.
C’est ce rôle du désir dans l’étude qui permet d’en faire une préparation à la vie spirituelle. Car le désir, orienté vers Dieu, est la seule force capable de faire monter l’âme. Ou plutôt c’est Dieu seul qui vient saisir l’âme et la lève, mais le désir seul oblige Dieu à descendre. Il ne vient qu’à ceux qui lui demandent de venir ; et ceux qui demandent souvent, longtemps, ardemment, il ne peut pas s’empêcher de descendre vers eux.
L’attention est un effort, le plus grand des efforts peut-être, mais c’est un effort négatif. Par lui-même il ne comporte pas la fatigue. Quand la fatigue se fait sentir, l’attention n’est presque plus possible, à moins qu’on soit déjà bien exercé ; il vaut mieux alors s’abandonner, chercher une détente, puis un peu plus tard recommencer, se déprendre et se reprendre comme on inspire et expire.
Vingt minutes d’attention intense et sans fatigue valent infiniment mieux que trois heures de cette application aux sourcils froncés qui fait dire, avec le sentiment du devoir accompli : « J’ai bien travaillé. »
Mais, malgré l’apparence, c’est aussi beaucoup plus difficile. Il y a quelque chose dans notre âme qui répugne à la véritable attention beaucoup plus violemment que la chair ne répugne à la fatigue. Ce quelque chose est beaucoup plus proche du mal que la chair. C’est pourquoi, toutes les fois qu’on fait vraiment attention, on détruit du mal en soi. Si on fait attention avec cette intention, un quart d’heure d’attention vaut beaucoup de bonnes œuvres.
L’attention consiste à suspendre sa pensée, à la laisser disponible, vide et pénétrable à l’objet, à maintenir en soi-même à proximité de la pensée, mais à un niveau inférieur et sans contact avec elle, les diverses connaissances acquises qu’on est forcé d’utiliser. La pensée doit être, à toutes les pensées particulières et déjà formées, comme un homme sur une montagne qui, regardant devant lui, aperçoit en même temps sous lui, mais sans les regarder, beaucoup de forêts et de plaines. Et surtout la pensée doit être vide, en attente, ne rien chercher, mais être prête à recevoir dans sa vérité nue l’objet qui va y pénétrer. "(Attente de Dieu)
L'attention est donc le but de l'éducation (autant que le contenu des exercices) (dessiner pour bien regarder : Goethe)
"On serait souvent tenté de pleurer des larmes de sang en pensant combien le malheur écrase de malheureux incapables d’en faire usage. Mais à considérer les choses froidement, ce n’est pas là un gaspillage plus pitoyable que celui de la beauté du monde. Combien de fois la clarté des étoiles, le bruit des vagues de la mer, le silence de l’heure qui précède l’aube viennent-ils vainement se proposer à l’attention des hommes? Ne pas accorder d’attention à la beauté du monde est peut-être un crime d’ingratitude si grand qu’il mérite le châtiment du malheur. Certes, il ne le reçoit pas toujours; mais en ce cas il est puni par le châtiment d’une vie médiocre, et en quoi une vie médiocre est-elle préférable au malheur? D’ailleurs, même en cas de grande infortune, la vie de tels êtres est probablement toujours médiocre." (Pensées sans ordre concernant l'amour de Dieu)
L'esprit de justice et de vérité est attention : l'attention est aussi attention aux êtres (opposé de la pesanteur)
Cf. ARENDT sur Eichmann / Gunther ANDERS et Le monde de racolage, marchandises sexualisée (cité par Olivier REY) ... Ou Olivier REY sur l'eau (ici)
chercher passage où elle oppose ceux qui veulent juste des sensations, des brutes, et ceux qui veulent agir et créer
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