"Luttons-nous pour la justice?" (lundi 2 février 2026)





J'ai choisi comme question le titre d'un article écrit en 1943, à Londres - où elle avait rejoint les forces de la Résistance en espérant être affectée sur une mission en France - et qui commence par ces phrases : 

«  L'examen de ce qui est juste, on l'accomplit seulement quand il y a nécessité égale de part et d'autre. Là où il y a un fort et un faible, le possible est exécuté par le premier et accepté par le second. »

Ainsi parlent dans Thucydide des Athéniens venus porter un ultimatum à la malheureuse petite cité de Mélos.

Ils ajoutent : « À l'égard des dieux nous avons la croyance, à l'égard des hommes la certitude, que toujours, par une nécessité de la nature, chacun commande partout où il en a le pouvoir."


Cela résonne pour moi avec une citation de Blaise PASCAL

 

"Justice force.

 

Il est juste que ce qui est juste soit suivi. Il est nécessaire que ce qui est le plus fort soit suivi.

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La justice sans la force est impuissante. La force sans la justice est tyrannique.

La justice sans force est contredite parce qu’il y a toujours des méchants. La force sans la justice est accusée. Il faut donc mettre ensemble la justice et la force, et pour cela faire que ce qui est juste soit fort ou que ce qui est fort soit juste.

La justice est sujette à dispute. La force est très reconnaissable et sans dispute. Ainsi on n’a pu donner la force à la justice, parce que la force a contredit la justice, et a dit qu’elle était injuste, et a dit que c’était elle qui était juste.

Et ainsi ne pouvant faire que ce qui est juste fût fort, on a fait que ce qui est fort fût juste."


De la force à la violence


On se demandera d'abord, en s'arrêtant sur la force

- comment caractériser la force

- en quoi elle s'oppose à la justice

- comment elle risque de l'emporter sur la justice, aussi bien entre les hommes que dans l'âme de chaque homme : ce qu'elle fait aux hommes

- bref, comment la force se transforme en violence.


Je pense qu'on s'appuiera principalement sur "Luttons-nous pour la justice?" (texte intégral en version pdf sur le site de la bibliothèque numérique de l'UQAM dans Les Ecrits de Londres ici ou Wikisource ici) ainsi que sur un autre texte qu'elle a écrit dans la même période, apparemment un peu plus tôt, "L'Iliade ou le poème de la force", qui est paru sous un pseudonyme, Emile NOVIS, dans les Cahiers du Sud, une revue littéraire fondée par Marcel Pagnol et Gabriel d'Aubarède puis reprise en main par Jean Ballard jusqu'en 1966

Sur ce texte, vous trouverez 2 chroniques de 3 min de Frédéric WORMS de la série "Le pourquoi du comment" sur France Culture

- "Pourquoi écrire sur Homère en 1940?" (26 mars 2024, à écouter ici)

- "Comment Simone Weil lit-elle Homère?" (18 juin 2025, ici)



La force s'exerce naturellement sur l'ensemble de la création - sur les choses inertes, les animaux... : ce sont les lois de la nature, et elles sont amorales.


Donc le réalisme commande de considérer le règne de la force comme une nécessité (les hommes ne sont pas un empire dans un empire dit Spinoza).

Dans l'âme humaine, c'est la "pesanteur".

Dans les relations humaines, la loi du plus fort, qu'il est avisé ou sage, disons "raisonnable" de prendre comme le fonctionnement normal (ce serait de la "folie" de croire qu'il pourrait en être autrement. Exemples : la Grèce antique (L'Iliade, la citation de Thucydide : "ils ont ainsi exprimé en deux phrases la totalité de la politique réaliste"), l'Occupation allemande (subie par la France) et la colonisation (imposée par la France).

"Le vrai héros, le vrai sujet, le centre de L'Iliade, c'est la force. La force qui est maniée par les hommes, la force qui soumet les hommes, la force devant quoi la chair humaine se rétracte" (L'Iliade ou le poème de la force, 1941)

"Tout être, partout et toujours, cherche à affirmer le maximum de sa puissance" (L'Iliade ou le poème de la force, 1941)

"Les batailles ne se décident pas entre ceux qui calculent, combinent, prennent une résolution et l'exécutent, mais entre les hommes dépossédés de ces facultés, transformés, tombés au rang soit de la matière inerte qui n'est que passivité, soit des forces aveugles qui ne sont qu'élan." (L'Iliade ou le poème de la force, 1941)

"L'action humaine n'a pas d'autre limite que les obstacles. Elle n'a pas de contact avec d'autres réalités qu'eux. La matière impose des obstacles qui sont déterminés par son mécanisme. Un homme est susceptible de poser des obstacles par un pouvoir de refus que parfois il possède, parfois non. Quand il ne le possède pas, il ne constitue pas un obstacle, ni par suite une limite. Relativement à l'action et à celui qui l'accomplit, il n'a pas d'existence.

Toutes les fois qu'il y a action, la pensée se porte au but. Sans les obstacles, le but serait atteint aussitôt que pensé. (...) Là où il n'y a pas d'obstacles, la pensée ne s'arrête pas" Donc tant que les autres sont dociles, ils comptent pour rien. De ce fait l'action est souillée de sacrilège (Luttons-nous pour la justice?)



Comme la justice apparaît en contraste, on peut néanmoins qualifier ce règne de la force de violence.

Ce qui s'oppose à la force c'est, selon Simone Weil, la justice, l'amour, la charité, le Bien. Par contraste, la force seule est donc immorale.

"La force, c'est ce qui fait de quiconque lui est soumis une chose. Quand elle s'exerce jusqu'au bout, elle fait de l'homme une chose au sens le plus littéral, car elle en fait un cadavre. Il y avait quelqu'un, et un instant plus tard, il n'y a plus personne" (L'Iliade ou le poème de la force)... à rapprocher de l'inversion des choses et des hommes dans l'usine

"Aussi impitoyablement la force écrase, aussi impitoyablement elle enivre quiconque la possède, ou croit la posséder. Personne ne la possède véritablement. Les hommes ne sont pas divisés, dans l'Iliade, en vaincus, en esclaves, en suppliants d'un côté, et en vainqueurs, en chefs de l'autre. Il ne s'y trouve pas un seul homme qui ne soit à quelque moment contraint de plier sous la force" (L'Iliade ou le poème de la force). C'est pourquoi les éditions Payot présentent ainsi le texte : "En pleine débâcle française, cette réflexion sur la première grande épopée de l'Occident, s'adresse à ceux et celles qui ont résisté et qui résistant encore à la soumission, et nous rappelle que out vainqeuru sera vaincu à son tour s'il s'agenouille devant la force"


Mais il est doublement difficile de résister à la violence, car non seulement elle s'impose des forts aux faibles, mais elle s'impose également aux hommes eux-mêmes, et les hommes sont changés par la force - même les faibles. La guerre change les hommes; les victimes aussi sont polluées par la force.

Ceux qui sont opprimés finissent par être brisés ("élever quelqu'un c'est  d'abord l'élever à ses propres yeux" - voir l'atelier sur le travail ouvrier)

" L'illusion constante de la Révolution consiste à croire que les victimes de la force, étant innocentes des violences qui se produisent, si on leur met en main la force, elles la manieront justement. Mais, sauf les âmes assez proches de la sainteté, les victimes sont souillées par la force comme les bourreaux. Le mal qui est à la poignée du glaive est transmis par la pointe. Et les victimes ainsi mises au faite et enivrées par le changement, font autant de mal ou plus, puis bientôt retombent." (La pesanteur et la grâce)


Tout cela, selon Simone Weil, repose sur une fausse idée de la grandeur, sur le "prestige" (voir l'atelier sur les partis)



Comment définir un seul idéal de justice?


Ensuite, on se demandera s'il est possible, contrairement à l'affirmation de Pascal, de définir un idéal de justice

- quelle différence entre le juste et le bien : les idées de "consentement" et "d'obéissance".

- pourquoi mettre en avant les devoirs plutôt que les droits? (reprise de l'atelier précédent)

- quel rapport avec le concept d'enracinement? (là encore on reprendra des éléments de l'atelier précédent)

- peut-on penser la justice sans Dieu?


Je pense qu'on reprendra ici "Luttons-nous pour la justice? " et aussi Les besoins de l'âme.





"Consentement" et "obligation"

Pour Simone Weil, il faut avoir éprouvé dans "la chair, le sang et l'âme tout entière" la vérité de la phrase de Thucydide pour parvenir vraiment à la compréhension et à l'amour de la justice. "Les Grecs définissaient admirablement la justice par le consentement mutuel (...) Lorsque des deux côtés il y a force égale, on cherche les conditions d'un consentement mutuel. Quand quelqu'un n'a pas la faculté de refuser, on ne va pas chercher une méthode pour obtenir son consentement " 

Or "le consentement humain est chose sacrée. Il est ce que l'homme accorde à Dieu. Il est ce que Dieu vient chercher comme un mendiant auprès des hommes

Ce que Dieu supplie continuellement chaque homme d'accord, c'est cela même que les autres hommes méprisent.

(...) La foi chrétienne n'est que le cri de l'affirmation contraire" à celle de Thucydide : le Dieu des chrétiens s'est vidé de sa puissance, il a pris une condition humaine, une condition d'esclave. 

Or ce geste est pure folie, ainsi que saint Paul l'écrivait déjà dans l'Epitre aux Philippiens et l'Epitre aux Hébreux "Il s'est abaissé au point d'être fait obéissant jusqu'à la mort". Simone Weil commente : "Ces paroles pourraient être une réponse aux Athéniens meurtriers de Mélos. Elles les auraient bien fait rire. Ils auraient eu raison. Elles sont absurdes. Elles sont folles." 

Comme il est fou de chercher le consentement dont on peut se dispenser. Et pourtant, cette folie est une folie d'amour. Elle l'explique par une image.

"Un homme sans argent que ronge la faim ne peut voir sans douleur aucune chose relative à la nourriture. Pour lui une ville, un village, une rue, ce n'est pas autre chose que des restaurants et des boutiques d'alimentation, avec de vauges maisons tout autour. Marchant le long d'une rue, s'il passe devant un restaurant, il lui est impossible de ne pas s'arrêter quelque temps. Il n'y a là pourtant, semble-t-il aucun obstacle à la marche. Mais il y en a un pour lui à cause de la faim. Les autres passants, qui se promènent distraitement ou vont à leurs affaires, se meuvent dans ces rues comme à côté d'un décor de théâtre. Pour lui chaque restaurant, par l'effet de ce mécanisme invisible qui en fait un obstacle, possède la plénitude de la réalité. 

Mais la condition de cela, c'est qu'il ait faim. Rien de tout cela ne se produit s'il n'a pas en lui un besoin qui ronge le corps. 

Les hommes frappés de la folie d'amour ont besoin de voir la faculté du libre consentement s'épanouir partout dans ce monde, dans toutes les formes de la vie humaine, chez tous les êtres humains. 

Qu'est-ce que ça peut leur faire? pensent les gens raisonnables. Mais ce n'est pa de leur faute, les malheureux. Ils sont fous. Leur estomac est détraqué ils ont faim et soif de justice. 

(...) L'obéissance étant en fait la loi imprescriptible de la vie humaine, il n' ya à établir de différence qu'entre l'obéissance consentie et l'obéissance non consentie (...) 

Pour que l'obéissance puisse être consentie, il faut avant tout une chose à aimer (...) non par haine de la chose contraire, mais en elle-même (...). 

(...) La folie d'amour incline à discerner et à chérir également dans tous les milieux humains sans exception, en tous lieux du globe, les fragiles possiblités terrestres de beauté, de bonheur et de plénitude; à souhaiter les préserver toutes avec un soin également religieux; là om elles manquent, à souhaiter réchauffer tendrement les moindres traces de celles qui ont existé, les moindres germes de celles qui peuvent naître.(...)

La folie d'amour ne cherche pas à s'exprimer, mais elle rayonne irrésistiblement par l'accent, le ton et la manière, à travers toutes les pensées et tous les actes en toutes circonstances et sans aucune exception. Elle rend impossibles les pensées, les paroles et les actes à travers lesquels elle ne peut pas rayonner."  (Luttons-nous pour la justice?)


L'inversion des droits et des devoirs, une idée absurde ou visionnaire? "la notion d'obligation prime celle de droit"


L'enracinement, un ancrage réactionnaire ou révolutionnaire? Ici on peut aller écouter la conférence courageuse de Frédéric Worms à l'Open University of Israel en 2019, "Simone Weil et la justice entre les nations" (ici), où il commente l'affiche "l'enracinement est (peut-être) le besoin le plus naturel et le plus méconnu de l'âme humaine".

Nous ne sommes pas directement connectés au Bien, mais il y a des intermédiaires, les collectivités, chacune a ses normes, la notion de justice est donc relative. Pour autant "nous avons nos racines dans le ciel"

Ce n'est, pour Simone Weil, pas le juste équilibre mais l'amour qui nous nourrit. "L'amour chez celui qui est heureux est de vouloir partager la souffrance de celui qui est malheureux"

Il faut se débarrasser de sa fausse divinité. "L'amour humain ne suffira pas" (L'amour de Dieu et le malheur)


Les hommes ont-ils moyen de faire triompher la justice sur la force?



Comment lutter pour la justice : devenir "fous"?


Enfin, on explorera les chemins de la résistance, qui cherche à rendre réel, effectif l'idéal de justice sans céder à l'ivresse de la force.

Entre autres, on s'arrêtera sur son "Projet d'une formation d'infirmières de première ligne", présenté dans une Lettre à Maurice Schuman du 30 juillet 1942 (texte sur Wikisource ici)



La première chose est selon Simone Weil de clarifier ses idées, de devenir véritablement lucide, de se débarrasser de la fausse grandeur du prestige. On retrouve ici son exigence intellectuelle, qui est à faire pour soi et à enseigner. 

Un écho de Spinoza? "En ce qui concerne les choses humaines, ne pas rire, ne pas pleurer, ne pas s'indigner, mais comprendre" (Traité théologico politique, exergue) > ne pas se laisser influence par les émotions, la peur.

Rappel : l'enseignement, mais aussi les revues plutôt que les partis.

L'enjeu est de libérer la pensée de l'illusion, de résister à la propagande - et pour Simone Weil le pouvoir est toujours apparence.

ON peut nous empêcher d'agir, mais jamais de penser.

Mais cela demeure trop abstrait.


La deuxième est de s'engager : ex en Espagne ou à l'usine... en fonction de ses compétences! Elle rompt ainsi avec son maître Alain, pacifiste en 1938.

Contre la résignation et le matérialisme historique, c'est refuser de laisser la réalisation de la justice à la nécessité ou au cours de l'histoire. 

paradoxe : comment s'engager dans des luttes collectives quand on se méfie des institutions?

Mais comment ne pas se laisser dévorer par la force?


Une troisième action, peut-être de biais... une action décalée, par exemple le "Projet d'une formation d'infirmières de première ligne" de Simone Weil gagner la guerre par le moral. Après avoir présenté de façon pragmatique la faiclité de mise en oeuvre de son projet (quelques femmes suffiraient, en cas d'échec ce ne serait pas très coûteux, et en cas de succès une contagion serait merveilleuse). Ayant pris la mesure des enjeux moraux de la guerre, de l'esprit de sacrifice des Allemands et refusant de recourir à l'embrigadement comme Hitler, elle envisage la présence de ces femmes courageuses au front comme une propagande non par les mots mais "par les actes" : "l'existence de formations spéciales animées d'un esprit de sacrifice total constitue à tout instant une propagande en acte", seule capable d'inspirer réellement de l'héroïsme aux soldats. Face à l'héroïsme brutal des SS, qui "procède de la volonté de puissance et de destruction", ces quelques femmes soignantes et tendres seraient un symbole d'humanité, les exemples vivants d'un courage non destructeur. " Un petit groupe de femmes exerçant jour après jour un courage de ce  genre serait un spectacle tellement nouveau, tellement significatif et chargé d'une signification tellement claire qu'il frapperait l'imagination plus que n'ont fait jusqu'ici les divers procédés inventés par Hitler".

Cette volonté de trouver une inspiration morale, un élan vers le haut se trouve aussi dans les analyses de Bergson dans les Deux sources de la morale et de la religion : si les institutions fournissent un cadre, des rituels, une pression pour imposer les valeurs par obligation, les modèles vivants de vertu et mysticisme peuvent seuls provoquer l'admiration et susciter un élan, donner envie de faire le bien et la justice.

Dans une Lettre à Bernanos, à propos de la mort d'un petit héros en Espagne, elle insiste sur le fait qu'il faut s'occuper des buts et des moyens, que dans la guerre, être du bon côté ne suffit pas. 



Sources principales

Pour préparer l'atelier, je me suis appuyée principalement sur les émissions suivantes : 

- François L'YVONNET, "L'engagement contre la barbarie" et "L'enracinement, premier besoin de l'âme", de Chantal DELSOL dans la série "Simone Weil, une philosophe sur tous les fronts" des Chemins de la philosophie sur France Culture

- Frédéric WORMS les trois émissions de 2015 avec Ali Baddou sur France Inter

- Les deux présentations de Nadia TAIBI : "Simone Weil et notre temps, philosopher, penser, résister", et "Lire et relire Simone Weil et penser, c'est quoi le prestige?"

























Conférence Frédéric worms 

https://youtu.be/5a6IuK0qpis?si=thHwPOZKM31LLJ8f

dans 1ère série de France culture sur dieu dans le dogme, passage de sa pièce où elle met en scène façon de faire plier un peuple : exercer toutes brutalités, rendre gens dépendants pour qu'ils nous aiment....

Venise sauvée est une pièce de théâtre composée en 1949, au moment où est instauré le régime de Vichy. Il s'agit d'une description d'un régime - inspiré d'un fait réel - autoritaire : celui des espagnols face à celui de Venise.

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